Kazuo ISHIGURO - Lumière pâle sous les collines
1982
Contacté en 1960 par le gouvernement britannique, M. Ishiguro père, océanographe de renom, quitte le Japon ; Kazuo a six ans et peu de souvenirs d’enfance. « Nous devions rester deux ans dans le Surrey, je ne suis jamais rentré à Nagasaki », en tout cas pas avant son retour officiel en 1989, raconte celui qui deviendra vite un parfait petit Anglais.
Fasciné par les films de cow-boys à la télé, puis fan de pop music, enfin, accro aux comédies raffinées, sophistiquées et moqueuses d’Ernst Lubitsch, Kazuo Ishiguro s’imaginait davantage en Bob Dylan british que dans la peau d’Anthony Burgess. Il écrit des paroles de chansons avant de rencontrer l’écrivain Angela Carter, son professeur d’écriture à l’université d’East Anglia de Norwich (nord-est de Londres). Avec cette amoureuse du Japon et du langage, un lien se tisse naturellement. Elle trouve les mots susceptibles d’encourager son élève zélé à briser les règles de la bienséance jusqu’à ce qu’il finisse par trouver son propre style littéraire.
Nous sommes en 1979. London Calling des Clash déborde des bacs, Pink Floyd érige The Wall et AC/DC remue la planète sur Highway to Hell. La littérature, elle, continue de témoigner : Nadine Gordimer et André Brink décantent l’Afrique du Sud, V. S. Naipaul construit un corpus digne du Nobel et Mariama Bâ rédige Une si longue lettre. Patiemment, Ishiguro travaille sur son premier roman Lumière pâle sous les collines, prose claire, récit imbriqué qu’il livre trois ans plus tard.
Né à Nagasaki, en 1954, Ishiguro, pas seulement à ranger dans la catégorie « classiques de la littérature », est aussi un scénariste recherché. On lui doit The Saddest music in the world, film canadien de Guy Maddin sorti en 2003 et La Comtesse blanche, en 2005, réalisé par James Ivory et interprété par Vanessa Redgrave et Ralph Fiennes.
Juré au Festival de Cannes en 1994 sous la présidence de Clint Eastwood et de Catherine Deneuve, il ne cesse désormais d’effectuer des allers-retours fructueux entre la feuille blanche et le grand écran.
Auprès de moi toujours (2006), son sixième roman en langue anglaise, assoit l’auteur auprès des plus grands, ceux qui n’ont pas leur pareil pour créer par petites touches une ambiance. Là, en l’occurrence, il s’agit d’un établissement pour le moins particulier. Une adaptation cinématographique de cet ouvrage est actuellement en cours de tournage, tandis que vient d’être publié Nocturnes (2010).
Kazuo Ishiguro, fait chevalier de l’Empire britannique en 1995, puis des Arts et des Lettres à Paris trois ans plus tard, raconte à la première personne des histoires, énigmatiques, envoûtantes, déconcertantes, qu’il faut parcourir puis retrouver. Il effleure et suggère sans jamais insister, prose délicate mise au service de thèmes obsédants. Dans le sillage de Lumière pâle sous les collines, son œuvre culmine avec Les vestiges du jour (1997), troisième opus porté à l’écran par James Ivory.
Jusqu’à quel point notre mémoire est-elle infaillible ? Kazuo Ishiguro ne répond pas vraiment à cette question et préfère laisser ses lecteurs explorer les pans de son livre. En tout cas, écrit-il, elle « n’est pas toujours digne de confiance », notre mémoire. « Les souvenirs revêtent souvent une teinte qui leur est donnée par les circonstances dans lesquelles on se souvient, et ceci s’applique certainement à certaines des réminiscences que j’ai rassemblées ici », écrit-il. Au moins l’auteur, lui aussi déraciné, livre-t-il une des clés de ce roman doux-amer avant la dernière page, tout en maîtrisant jusqu’au bout l’effet de surprise, lequel nous offre une fin ouverte propre à exciter notre imagination.
Initié au Japon post apocalyptique, dans un Nagasaki ravagé par la bombe au plutonium, ce récit nappé de tristesse se prolonge en Angleterre sans jamais se refermer. Résoudre l’énigme, si cela est possible, demande de reprendre plusieurs fois le texte au début. Car en filant avec doigté la métaphore, Kazuo Ishiguro frustre volontairement son lecteur de certains détails. Il brûle les ponts.
Flash-back. Le 9 août 1945, l’armée américaine lâche « Fat Man » sur l’un des principaux ports japonais. Plus de soixante mille morts et cinq jours plus tard, l’Empire capitule. Voilà ce qui, induit, n’est jamais dit et figure la toile de fond de cette estampe japonaise. Composé principalement par des absences, des sauts temporels et des trous de mémoire, Lumière pâle sur les collines trace plusieurs lignes de faille, et ajoute la perte à la blessure. Il suggère la brutalité du changement, tend l’oreille aux douleurs muettes et se penche sur ces vies dont il faut ramasser avec infiniment de douceur les morceaux éparpillés. Le suicide d’une fille aînée sert de fil conducteur.
Les rencontres, les échanges, les dialogues rendent compte d’une réalité parcellaire, d’un passé en trompe-l’œil. Que cache-t-il donc ? Etsuko parviendra-t-elle à l’appréhender ? Plonger dans l’univers kaléidoscopique de Kazuo Ishiguro, c’est entrer dans le rêve de quelqu’un d’autre pour tenter d’y trouver un sens. Mais les secrets sont faits pour rester enfouis.